L’ORGUE JOSEPH ISNARD (1789) DE LAMBESC

L’orgue Joseph Isnard (1789) de l’église Notre Dame de l’assomption à Lambesc le 7 février 2013,

et dans l’attente d’une restauration imminente.

HISTORIQUE

(N. B. : cet historique est rédigé à partir des délibérations de la commune de Lambesc des années 1788-1789 et des devis et conventions d’origine. L’orthographe et la syntaxe des passages entre guillemets sont authentiques)


C’est le 20 juillet 1788 que fût prise la décision de construire l’orgue de l’église Notre-Dame de l’Assomption.


Pour faire face à cette dépense, il est décidé de maintenir l’imposition du cépage (destinée au financement de la construction d’aqueducs et de fontaines, mais devenue sans objet) en vue de la construction « d’une orgue » .


« Le sieur Salat (ou Salar), maître de musique du pensionat et organiste », offre à « la toucher gratis, tout le temps qu’il y sera attaché ».   


En vue d’éclairer le conseil, l’organiste bénévole avait déjà interrogé Joseph Isnard, « une des plus habiles artistes en la partie » lequel « croyait pouvoir en faire une de convenable pour notre paroisse  moyénant six mille livres environ ».


Il est alors décidé de « prolonger la tribune de chaque cotté jusques au premier pillier », et « cette tribune seroit assés grande pour contenir la musique de Saint Sauveur » (l’église d’Aix-en-Provence) « lorsqu’elle vien pendant la tenue des état ou des assemblées à Lambesc ».  

Et il est décidé « de prendre dans la caisse des impositions des tailles de douze à quinze cents livres pour la construction des escaliers de la tribune ».


Le 5 août 1788, un « devis et convention » se trouve donc signé par Joseph Isnard et les consuls de la Communauté. 


Auparavant, les consuls ont prudemment consulté l’abbé Cyprien, organiste du chapitre de Saint-Sauveur, lequel soumet le projet d’Isnard à « Monsieur l’abbé Allemand qui avait fait l’orgue de Saint-Sauveur » [en fait, l’orgue de la cathédrale Saint-Sauveur est l’oeuvre de Jean-Esprit Isnard. Achevé en 1746, il connaît en 1753 et 1758 les interventions des frères Eustache, qui en assurent l’entretien, puis en 1761 par cet abbé Allemand, qui assisté du sieur Benedetti, facteur napolitain, relève le ton de l’instrument en 1768].


La proposition de Joseph Isnard, de 10 000 livres, est surévaluée par l’abbé Allemand lequel estime qu’ « une orgue de cette composition monterait au moins trente mille livres ».


Ci-dessus, vue de l’intérieur de l’église prise de l’entrée.


Ci-dessous, le buffet de la cathédrale Saint-Sauveur à Aix-en-Provence (qui servit de modèle pour le buffet de l’orgue de Lambesc).

De négociation en négociation, le facteur baisse ses prétentions et ramène le prix à 8 000 livres. Mais il refuse de prendre à sa charge le nouveau projet d’un buffet plus grand, adapté aux dimensions de la tribune.


Les consuls concluent alors avec le sieur Valate, sculpteur célèbre de Marseille qui reprend le plan du buffet de la cathédrale Saint-Sauveur d’Aix : « le plan qu’il fit de la fassade de cette orgue étoit beaucoup au dessous de ce qu’exigeait la beauté de la paroisse [mais il s’agissait alors d’un buffet dessiné pour une tribune de taille bien plus modeste], et ne pouvant plus exiger du facteur aucun sacrifice, nous fûmes obligés de le signer parce qu’il demandoit une augmentation considérable pour l’exécution de la fassade que nous aurions désirée ».


Par la suite, comme expliqué dans la « demande des consuls à l’intendant » du 29 mars 1789, « quelques personnes ont formé opposition à cette dépense sous le prétexte que les fonds du cépage que le consul avait d’abord assignés au payement de l’orgue avait une autre destination », l’intendant ordonne en conséquence la suspension des travaux.


« Mais le sieur Isnard, qui étoit alors éloigné de Lambesc, avoit fort avancé ou plutôt fini son ouvrage ».


La réponse de l’Intendant donna par la suite entière satisfaction aux consuls. Dès lors le chantier de l’orgue se poursuivit rapidement jusqu’à la réception signée le 25 juin 1789.

De toutes ces négociations et péripéties, comme de l’examen de l’instrument, ressort fortement l’impression que Joseph Isnard avait sans doute commencé la construction de l’orgue dès les premières approches des consuls, et qu’il a dû par la suite adapter son plan et les ambitions initiales au gré des changements successifs de programme commandés par les impératifs budgétaires, la construction d’une plus vaste tribune, d’un plus large buffet.

Il serait autrement difficile de rendre compte d’un chantier si rapidement conduit : premières propositions en juillet 1788, convention le 5 août 1788, réception le 25 juin 1789.


Voici l’intégralité de ce devis.


« Devis d’une orgue de huit pieds à faire tout à neuf pour la paroisse de la ville de Lambesc.


Ladite orgue sera composée de vingt deux jeux sçavoir

  1. -d’une montre de huit pieds

  2. -d’un bourdon de huit pieds

  3. -d’un prestant

  4. -d’une flûte de huit pieds donc les dessus en étoffe et les basses en bois

  5. -d’une flutte alemande

  6. -d’une doublette

  7. -d’un nazard

  8. -d’une tierce

  9. -d’une cymbale et fourniture de sept   tuyaux

  10. -d’une trompette de grosse taille

  11. -d’un clairon idem

  12. -d’une trompette en chamade

  13. -d’une voix humaine

  14. -d’un grand cornet

  15. -d’un bourdon

  16. -d’une flutte

  17. -d’un cromorne

  18. -d’une trompette

  19. -d’un cornet de récit à quatre tuyaux

  20. -d’une flutte

  21. -d’un hautbois

  22. -d’une clarinite.


La soufflerie à deux soufflets doubles à balancier, de trois claviers, de pédales séparées qui fairont parler les trois huit pieds qui fairont parler les trois huit pieds, le prestant, trompette et clairon ce qui faira le même effet que des pédales séparées [...].

{Note : le pédalier actuel est un pédalier seulement en tirasse. Lors de l’étude préalable de restauration et d’une étude complémentaire, il n’a été trouvé aucune trace d’un quelconque mécanisme qui aurait permis d’emprunter six jeux du grand-orgue afin d’en faire une pédale indépendante. Ce point reste donc un mystère non éclairci...}

L’intérieur de l’orgue

ci-dessus : soufflets et tirants de jeux


ci dessous : le tambour.

Ci-dessus et ci-contre, vue de l’intérieur de l’escalier de la tribune.


Ci-dessous, vue de l’intérieur de l’église prise de la chaire.

Ci-dessus : abrégé, c’est-à-dire mécanisme permettant de transmettre le mouvement des touches aux soupapes.

Ci-dessous : autre vue du soufflet.

La boiserie sera toute en sapin du nord de la meilleure qualité bien sec et sans gersure, elle sera exécutée selon le dessin signé par MM. Les consuls et le sieur Isnard facteur d’orgues ; elle sera de couleur jaune, la graivette d’arguon ocre ou vernis par dessus bien luisant. {Note : là encore, des sondages récents ont montré que la couleur d’origine de l’orgue était un rouge bordeaux, avec une console en bleu proche du turquoise...}

[...] il est convenu que le sieur Joseph Isnard s’oblige d’exécuter une orgue conforme au devis cy dessus [...] moyénant le prix et somme de huit mille livres et d’ajouter encore un gros tambour quoi qu’il n’en aye pas été fait mention dans les susdits devis, [...]. »

A gauche : mécanisme permettant à une personne (souffleur) de mettre en fonction les soufflets de l’orgue (un moteur électrique fait ce travail actuellement).

Au XIX ème siècle, l’orgue a été recouvert d’une épaisse peinture couleur chocolat afin de le mettre sur le plan esthétique plus aux goûts du jour. L’inscription sur la porte droite du buffet date cette opération en 1838 (photo à droite )

Ci-dessous : détail des sculptures de Valate

Mais c’est en 1891 que l’orgue de Lambesc subit les transformations les plus importantes :

« restauré » par Soubiran et Ricci, l’instrument perdit alors ses caractéristiques et est mis au goût du jour : il est « romantisé ».

Les jeux les plus caractéristiques de l’orgue (trompette en chamades, nazard, tierce, plein jeu et clairon) sont supprimés. Une boîte expressive est installée, les soufflets et claviers sont changés pour y mettre à la place des claviers et soufflets de conception complètement différentes et allant à l’encontre des caractéristiques d’origine de l’instrument, et sont rajoutés trois jeux : une gambe, un salicional et une voix céleste. ( cf. photo ci-dessous).

à gauche : sommier et tuyaux du récit

La réception du 5 août 1789.


La réception, signée par l’organiste de la cathédrale Saint-Sauveur et l’abbé Allemand, apprécie la qualité de l’accord et de l’harmonie et certifie que la facteur a « accompli tous les articles de la convention. » Mieux encore : « maître Isnard fait observer que pour le bien de la chose, il convenait de mettre les dessus de trompette du positif en chamade et que, pour donner plus de fond et d’harmonie à l’orgue il a cru devoir faire raisonner en 16 le bourdon de 8 ».

De même Joseph Isnard fait observer qu’il a posé sur le clavier de récit une flûte non prévue dans la convention, ce qui porte le nombre total de jeux à 23, ou 22 si nous regroupons fourniture et mixture en un seul plein-jeu. Le facteur signale enfin qu’il a dû augmenter les porte vents de la montre pour l’adapter au nouveau dessin du buffet.

Après avoir tout vérifié et approuvé, Cyprien et Allemand estiment que « maître Isnard a plutôt bien consulté le bien de la chose que ses propres intérêts. »

Ces ajouts, ces modifications heureuses ne seraient-elles pas toutefois la monnaie d’échange pour certains abandons, certaines restrictions, en vu de la meilleure efficacité possible par rapport aux moyens ?

En 1987, Claude Aubry, technicien-conseil, résume la suite de l’historique de l’orgue en ces termes :

« Une nouvelle intervention a été faite sur le mécanisme après le séisme du 11 juin 1909. Mais l’orgue, dépourvu de soufflerie électrique, n’a cessé depuis de se dégrader. Il était complètement muet en 1970, date de son classement. L’affectataire l’avait remplacé par un instrument de synthèse dont le haut-parleur était placé sur le banc de l’organiste. De 1971 à 1975, Pierre Chéron a sommairement réparé la mécanique existante, restitué le Plein-jeu, le Nasard, la Tierce, les deux trompettes en chamade, les 3 rangs manquant du sommier de récit, restauré la tuyauterie encore en place, et installé un ventilateur électrique. »

Pierre Chéron a d’ailleurs clairement exprimé le fait que cette intervention n’avait été qu’une intervention sommaire : l’étiquette qu’il a fixée sur le pupitre (photo ci-dessous) l’atteste.

Par la suite, une nouvelle proposition de restauration a été établie en 1987 par Claude Aubry. Elle a abouti à un passage en commission en 1991 mais n’a été suivie d’aucun travail de restauration.

A l’heure actuelle, l’orgue est à bout de souffle : les sommiers, dans un tel état de délabrement, ne sont plus capables d’assurer la justesse de l’orgue et la mécanique est dans état déplorable.

Des démarches ont été entreprises en 2004 en vue de la restauration de l’orgue. Elles ont abouti à la réalisation d’une étude préalable de restauration en 2006, réalisée par Michel Foussard. Une étude complémentaire (visant le démontage des sommiers et la recherche de mécanisme permettant au pédalier d’emprunter des jeux au claviers) a été réalisée en 2009. La restauration de l’instrument est imminente.

Ci-dessus : tirants de jeux.

Ci dessous : claviers.

Il est à noter que, en mai 1790, Joseph Isnard estimait que la commune de Lambesc lui était encore redevable comme le prouve le courrier suivant conservé par les archives communales :


« Le Sieur Isnard Facteur d’Orgues, Tarascon le 2 mai 1790 à Monsieur Jaubert de Fonvives, Maire à Lambesc.


Les circonstances m’obligent malgré moi à vous écrire la présente pour vous faire part de ma situation dans laquelle sans vous je me vois dans la plus grande détresse. J’ai fait un orgue dans votre paroisse vous le savez Monsieur, et comme je l’ai fait à très grand marché et que je ne pouvais prévoir ce qui arrive aujourd’hui. Etant finie, je vous fis par ainsi qu’à Monsieur le premier consul de ce temps de la perte que je fis dans cette entreprise. Messieurs les experts en sont bien convenu en conséquence je m’attendis à quelque gratification que je crois mériter. Mais comme ce serait un effet de vos bontés je me trouverai dédommagé si votre communauté voulait bien m’avancer quelque acompte.

J’espère Monsieur que vous voudrez bien ainsi que tous les Messieurs de votre Communauté faire tous vos efforts sur mon exposé, comme je vous prie de me croire avec le plus profond respect.

Votre très humble et très obéissant serviteur Isnard ».

 

Ci-dessus : pédalier

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